J'aimerais vous partager un texte écrit il y a quelques années, quand j'accompagnais à domicile …
À cette époque, je ne savais pas encore vraiment nommer ce que je voyais en terme « d'état modifié de conscience ».
Je n'avais pas les mots pour définir la « transe », ni ceux du « signaling » pour reconnaître ces passages-là.
Et pourtant … j'ai vu.
J'ai vu la beauté d'une « transe-en-danse ».
Sans qu'on la cherche. Sans qu'on la provoque.
Comme quelque chose qui arrive doucement, quand tout le reste s'efface.
On parle souvent de protocole.
De juste manière de faire.
De cadre. De technique. Du pourquoi. Du comment …
Et tout cela a son importance, bien sûr.
Mais on parle moins de ce moment fragile …
celui où le temps cesse de s'accrocher,
où la personne n'est plus seulement un corps malade, fatigué, soigné … mais redevient un espace.
Un mouvement intérieur. Une mélodie.
Ce texte est une trace de cela. Une parenthèse.
Un instant où j'ai compris, sans encore savoir le dire, que parfois le soin ne se joue pas dans ce que l'on fait …
mais dans ce que l'on laisse advenir.
Le danseur de Tango
Aujourd'hui, je vous ai ressentis au moment du repas, lorsque j'avançais la cuillère vers vos lèvres fébriles.
Vous m'avez émue.
La beauté de votre âme m'a frappée quand je vous ai branché, quand j'ai trouvé votre tonalité …
Je vous ai demandé ce qui vous animait lorsque vous pouviez encore vivre.
Oui … vraiment vivre !
Vous m'avez répondu : « danser, danser le tango !! »
Votre femme intervient alors pour me dire que votre occupation première était de rouler à vélo d'une fête de village à une autre … juste pour vivre ces instants libres et magiques que vous procurait la musique.
Elle évoque avec tendresse cette jalousie qu'elle ressentait à l'idée de vous partager avec d'autres jeunes filles de l'époque.
Je n'en avais pas encore saisi tout le sens jusqu'au moment où je vous ai proposé d'écouter ce fameux morceau.
Dès les premières notes, toujours assis dans votre chaise, vous fermez les yeux.
Vous levez les mains de part et d'autre de votre visage … vous voilà habité !

Votre corps malade n'existe plus.
Je vous vois battre la mesure.
Ce n'est plus Parkinson qui édifie la partition, mais bien vous, le chef d'orchestre, qui choisissez encore de danser votre tango préféré dans vos pensées.
Elles vous appartiennent plus que n'importe quelle autre chose.
Vous êtes beau.
Je suis sous le charme de cette élégance et cette prestance qui se dégagent de vous.
Je comprends à cet instant votre femme et son envie de garder cette aura qui se répand et me touche sans prévenir.
Je pleure sans pudeur.
Je ressens votre âme vibrer.
La même vibration que lorsque je regarde ma fille danser … ce même sourire aux lèvres, toute en légèreté, sans gêne, bien au contraire. Avec cette joie qui éclabousse.
Naturelle. Intrinsèque. Comme le ferait le mouvement de la sève d'un arbre centenaire.
J'aurais aimé danser avec vous.
Me laisser guider de la même manière que je guide cette cuillère jusqu'à votre bouche.
M'abandonner pour me nourrir autrement.
Merci pour ce moment.
Merci pour ces gouttes de vérité que j'essuie encore sur mes joues perlées.
Avec le recul, je crois que ce jour-là, je n'ai pas seulement vu un homme écouter de la musique.
J'ai vu ce que certains « états de présence » permettent encore de préserver quand tout le reste semble s'effacer.
Et peut-être que notre place, dans l'accompagnement, consiste parfois simplement à offrir un espace assez sûr pour que cela puisse encore se produire.
La musique du danseur de tango : Por una ~ Cabeza
La musique d'écriture : Solas ~ Gibran Alcocer

